Du nazisme au légazisme

Je recopie ce texte de Pascal Dazin

 

 

Dans l’épilogue de son « reportage sur la banalité du mal », Hannah Arendt déclare au sujet des crimes nazis : « Ce genre de crime a été commis et ne pouvait être commis que sous couvert d’une loi criminelle et par un état criminel ».

C’est une évidence. Le nazisme était criminel, et ses lois étaient harmonieuses avec le « crime originel » comme on pourrait parler de « péché originel ». Aucune loi ne pouvait sauver le nazisme de sa perversité, puisque toutes les lois nazies étaient au service du nazisme.

Il n’en va pas de même du légazisme contemporain, émergé dans les années 1970 en France, et qui a consisté, insidieusement, à détourner les lois de la République de manière à juger des innocents, les parents, sous prétexte que les jugements civils seraient de portée moins grave que les jugements pénaux, et alors même que les conséquences sur la vie affective et toute la destinée des parents capturés par la machine judiciaire sont énormes, précipitant dans des centaines de milliers de cas l’un d’eux, discriminé négativement, dans une ou plusieurs manifestations et conséquences d’un profond désarroi et d’une perte identitaire massive,

Les Robes noires ont les mains sales, et rien ne les lavera, car de toutes façons, elles ne présenteront pas plus d’excuses que les nazis, sauf à la marge et surtout pour amadouer l’opinion des vainqueurs, n’en présentèrent elles et eux-mêmes.

L’aliénation judiciaire battait déjà son plein jusque dans les livres d’histoire sélectionnés par l’Education Nationale française, puisque dans le chapitre consacré au nazisme des classes de troisième, on pouvait lire, à propos d’un épisode de la déportation dans les camps de concentration par la France collaboratrice : « c’est ainsi que des milliers de Juifs furent emmenés dans des camps d’extermination, sans même avoir été jugés » (mots surlignés par moi-même). Ce petit passage est révélateur de l’absurdité et même de la monstruosité de cette réflexion assénée vers l’an 2000 par l’Education nationale française à nos enfants, leur faisant croire que le cas des Juifs, Communistes, homosexuels ou autre proies des nazis méritait quand même un jugement français, ne serait-ce que pour vérifier la légalité de leur traitement criminel. Découvrant cette horreur dans le livre d'histoire de mon fils, j'avais protesté de la façon la plus claire auprès du chef d'état et de l'éditeur. La seule réponse que j'obtins fut la suppression de ce passage dans l'édition suivante. Mon argumentaire sur les abus de pouvoir judiciaire banalisés devaient être prudemment étouffés, en douce, comme une juristocratie sait le faire...

Si l’on supporte actuellement que des centaines de milliers de parents soient jugés (au si vil comme civil), et qu’ils le soient, avec obligation de discrimination positive et négative suivant le sexe et l’âge des enfants, c’est exactement par les mêmes phénomènes de soumission à l’ordre, de crainte de perdre encore plus de responsabilités familiales en se révoltant, et d’illusion que pour son cas personnel, le juge, peut-être, sera plus « humain » que d’ordinaire.

Les mécanismes qui ont conduit les Juifs à parlementer et à négocier avec les nazis dans l’espoir que certains d’entre eux seraient épargnés ou oubliés sont exactement les mêmes que ceux qui poussent les parents (et avant tout les pères de jeunes enfants) à engager un avocat quand ils sont contraints de se rendre dans un tribunal pour y être jugés au sujet de ceux qui lui sont sacrés : leurs propres enfants. Trente mille fois, on m’a demandé si avec tout ce que je savais et avais observé, je connaissais l’adresse « d’un bon avocat, même si ses tarifs sont élevés »…Quelle misère !

Pour empêcher le renouvellement d’un génocide, Hannah Arendt imagine que la création d’une cour pénale internationale permanente devrait être créée : afin « de créer une situation embarrassante pour les représentants de toutes les nations, afin d’empêcher l’humanité de se tranquilliser et d’empêcher que le massacre des Juifs ne serve de modèle à des crimes futurs, qu’il ne soit peut-être que l’exemple, à petite échelle, et plutôt dérisoire, d’un futur génocide ».

Pour le coup, je ne puis partager complètement cette vue. Les tribunaux nationaux n’ont jamais empêché les dérives sanglantes, et même ils collaborèrent activement aux bains de sang : la Révolution française a décapité et assassiné légalement tant de gens qu’on a préféré pudiquement l’oublier pour se réjouir entre vainqueurs au non de l’abolition du royalisme.

Le légazisme familial ambiant fait des milliers de grandes victimes et des centaines de milliers d’enfants conditionnés artificiellement à, la monoparentalité triomphante, et ce sont précisément les professionnels des tribunaux qui en sont les seuls bénéficiaires exploitant l’image de l’enfance et l’image des parents discriminée selon leur sexe.

Les tribunaux internationaux ne pourront faire mieux, d’autant que le milieu judiciaire est de plus en plus déconnecté de la vie concrète, et s’isole dans ses nouvelles forteresses de l’autoritarisme comme jadis les seigneurs s’isolaient dans leurs châteaux.

Par ailleurs, jamais le crime, quel qu’il soit, qu’il soit crime de mafia, crime ordinaire ou crime d’état, ne se préviendra par les lois : il ne peut que se châtier par elles.

Hannah Arendt le reconnaît d’ailleurs dans deux autres passages de son épilogue, où elle convient à raison que les lois n’ont aucune importance sans qu’il y ait justice, or la notion de justice n’a que peu de choses à voir dans l’absolu avec les tribunaux, qui ne devraient être là, s’ils abritaient des serviteurs de la loi restant dans leurs missions régaliennes, que pour dire le droit, épargner les innocents et condamner les coupables.

Tout se passe comme si Hannah Arendt, lorsqu’elle rédigea ce « rapport sur la banalité du mal » au début des années soixante, craignait plus l’amplification du mal dont elle tentait de mieux comprendre la genèse et les caractéristiques, que les changements de masque, de cible, de buts, de ce mal parfaitement capable de se métamorphoser.

Pourtant l’homme reste l’homme, et il le sera à jamais. Sa quête d’emprise sur l’autre ne demande qu’à changer de discours et de procédures. L’idéologie a toujours eu soif de renouvellement, tout ce qui se termine en « isme » ayant en permanence le besoin prégnant de s’afficher comme un « progrès » ou une solution pour apporter le droit au bonheur de toutes et tous…

L’évocation du progrès féconda largement la pensée chez Hannah Arendt, mais alimenta également ses pertinentes angoisses pour l’avenir.

Hannah Arendt redoutait avant tout les progrès techniques, aggravant les risques génocidaires à venir, au-delà des éventuelles effets protecteurs ou favorables de tous les procès du monde, qu’ils soient nationaux, internationaux, et de toutes les qualifications de crimes suivant leurs caractéristiques. Elle insiste d’ailleurs souvent sur le trouble philosophique qui ne peut qu’envahir celui qui songe que toujours, les procès sont faits par les vainqueurs, et donc par l’ordre établi…Un juge des années cinquante eut beau faire remarquer très logiquement que si ce n’était pas le cas, il aurait fallu attendre que les nazis se jugent eux-mêmes, la question de fond de la « justice humaine » du moins dans sa mise en application judiciaire, n’en reste pas moins posée.

Le procès de ce qu’elle et d’autres nommèrent, faute de mieux, « l’inhumain », ouvrait le champ à des interrogations morales et spirituelles légitimes, mais s’imposait tout simplement en pratique.

Mais si Hannah Arendt redoutait la récidive du même mal, et redoutait une situation planétaire pire encore que ce que les nazis avaient pu provoquer grâce aux progrès techniques, elle ne semble pas s’être penchée sur le risque, pourtant évident, pourtant bien plus grand, de la métamorphose du mal.

A la fin de son ouvrage consacré au procès d’Eichmann, elle écrit :

« …quel que soit le châtiment, tout crime apparu une première fois a plus de chance de réapparaitre qu’il n’en avait d’apparaître au départ. Les raisons particulières qui permettent d’envisager une répétition des crimes perpétrés par les nazis sont encore plus plausibles. L’effrayante coïncidence entre l’explosion démographique de notre époque et la découverte de progrès techniques qui, grâce à l’automatisation, rendront « superflue » ne serait-ce que sur le plan du travail, une grande partie de la population, rend possible de traiter cette double menace par l’utilisation d’armes nucléaires auprès desquelles les chambres à gaz de Hitler auraient l’air d’un jeu méchant. »

Les mêmes travers humains, les mêmes circonstances d’absence de frein, de prise de pouvoir apparemment légal sur les consciences endormies et collaborant soit passivement soit activement, les mêmes profils psychologiques incapables d’empathie et attirés par le pouvoir, l’argent et la carrière facile, ont provoqué les mêmes effets, bien entendu incomparables quant à leur mise en forme, leurs discours plaidant la nécessité de traiter l’humain, et leurs conséquences.

Les chambres à famille ne sont pas des chambres à gaz, et rien de comparable dans les actes entre la déportation d’un juif dans un camp et la déportation d’un père dans le » no-father land » légalisé de façon cruelle et abusive, pour répondre à la jurisprudence et surtout ne jamais créer de précédent (ne jamais se reconnaître incompétent, avant tout) qui ruinerait le fabuleux chiffre d’affaires engrangé par les Robes Noires grâce aux centaines de millions d’affaires familiales qui ont détruit le moral de millions d’enfants devenus aliénés judiciaires et orphelins de père en pratique.

D’ailleurs, dans les camps, on déportait très souvent toute la famille, alors que dans les chambres à famille, on les disloque légalement en discriminant tout le monde. Quand les enfants sont petits, les pères d’un côté, et les mères et enfants de l’autre. Quand les enfants sont plus grands, c’est la mère qui est écartée. On gère. Dans l’intérêt supérieur des enfants.

Hannah Arendt est décédée juste avant la montée du légazisme.

Elle ne semble pas s’être investie dans l’analyse des dangers du progrès du droit transformé en machine à ponctionner et normaliser les parents (car ce que l’on appelle bien à tort « la justice aux affaires familiales -sauf pour l’emploi du mot « affaires »- et la « justice des enfants » est très certainement l’industrie de meilleur rapport en France, d’autant que tout le monde se moque des assassinats et suicides que cette machine provoque.

Matière première renouvelée sans cesse, et même recyclée. La primo-invasion d’une famille garantit de très lucratives retombées ultérieurs, si viles (appels, référés, nouvelles requêtes, etc.) et pénales, par le mécanisme bien connu des avocats de « conversion pénale » des « dossiers », puisqu’une famille, c’est un « dossier », ou plutôt un classeur de très multiples dossiers.

La philosophe-reporter, envoyée spéciale du Newyorker en 1960, ne s’est pas intéressée, et pour cause, aux transformations sociétales qui ont fait qu’au nom du « progrès du droit » et non pas des progrès technologiques, les cent mille professionnels des affaires judiciaires, sans compter les huissiers et les politiciens de tous les bords, ont laissé dériver ce pouvoir pour en faire à ce jour un monstre de régulation « inhumaine » (pour employer l’expression de Hannah Arendt, même si rien de ce que fait l’Homme n’est selon moi « inhumain ») et d’exploitation des familles, cautionnées chaque fois qu’il le faut par des docteurs en médecine aux discours aussi fielleux que ceux, par exemple, du docteur Goebbels, puisqu’il était docteur en lettres.

Apparemment, le légazisme est beaucoup moins grave que le nazisme ne le fut. Pas forcément moins cruel, cependant, car tant de morts lentes, et d’atroces souffrances psychiques, ont été, sont et resteront méprisées par les Robes Noires.

D’ailleurs, je n’ai jamais rencontré un légazi qui ne soit ostensiblement horrifié par le nazisme, et ne supporte pas (« à bon droit », comme ils plaident, et en toute logique, reconnaissons-le) l’insulte que certains pères et mères leur font en les traitant de « nazis ». La plupart affirment que le nazisme leur fait horreur, et c’est sans doute vrai. Ils feront d’ailleurs tout pour que jamais le nazisme ne revienne ! On peut toujours compter sur eux, même s’ils furent impuissants à lui résister durant la collaboration (un seul magistrat refusa d’appliquer les lois vichystes, et il ne put reprendre ses fonctions après la Libération).

Pourtant, il est l’arme principale du crime spirituel et moral actuel, qui consiste tout simplement, tout bêtement, tout banalement, à ne plus respecter les familles au nom du droit de la famille et à les gérer en faisant mine de les aider, sachant que de toutes façons, elles n’ont pas le choix de refuser, sinon ce sera encore pire pour elles. La famille est pourtant le lieu où chaque enfant a la chance de pouvoir apprendre à respecter son père et son mère, et donc chaque femme et chaque homme.

L’élimination paternelle légalisée et bientôt standardisée grâce à la légalisation de l’insémination artificielle des femmes garantissant la procréation débarrassée à la source de paternité (crime que les nazis eux-mêmes n’avaient pas encore inventé et qui est présenté comme un progrès du droit) représente ce que Hannah Arendt elle-même n’a pas identifié malgré ses grandes qualités d’observation et d’analyse : un crime contre la Civilisation.

De toute façon, le nazisme ne reviendra pas. Il est mort, et pas grâce au pouvoir judiciaire, très loin s’en faut. C’est même un euphémisme que de présenter ainsi les choses.

Que meure à présent le légazisme, créé par le pouvoir judiciaire.

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