les expertises bidon de la fausse psy

Grâce à de faux diplômes, Régine Labeur est devenue experte judiciaire dans le Sud-Ouest. Entre 2003 et 2008, elle a abusé 400 personnes. Son procès en appel s’ouvre le 24 juin.

Lorsqu’il est placé en garde à vue le 29 avril 2009 au commissariat de Périgueux (Dordogne) à la suite d’une violente dispute conjugale, Gilles Delprat décide de porter l’estocade à son épouse qui veut le quitter.

« Elle est inscrite comme experte psychologue auprès des tribunaux, mais elle n’a pas les diplômes requis », lâche-t-il, perfide.

Interrogée à son tour, Régine Labeur va facilement « s’allonger », comme disent les policiers : « J’en ai assez de tout ça, mon mari me pousse au suicide et me fait du chantage sur des choses très graves que j’ai faites », confesse-t-elle d’un trait.

« Je n’ai aucun diplôme de psychologue, ils sont tous faux, je les ai fabriqués moi-même. Ça me libère de tout vous dire ! »

Des faux qui ont rapporté 70 000 euros

Le 24 juin prochain, cette femme de 56 ans au look BCBG, qui a été secrétaire-comptable, aide-soignante puis à la tête d’une société de taxi, va devoir expliquer à la cour d’appel de Toulouse comment elle a berné pendant cinq ans des magistrats de plusieurs tribunaux (Périgueux, Bergerac, Bordeaux…) et rédigé pas moins de 400 expertises judiciaires en matière civile et criminelle, empochant au passage près de 70 000 euros.

Lors d’un premier procès, en septembre 2012, elle avait été condamnée à quatre ans de prison, dont deux avec sursis, pour « usage de faux documents administratifs et usurpation du titre de psychologue et d’expert judiciaire », alors que le parquet n’avait requis que trois ans.

Un jugement sévère dont elle a fait appel. Mais son avocat, Me François Collomb, qui n’a pas souhaité s’exprimer, précise juste qu’elle pourrait finalement se désister…

Son mari aura dû s’y reprendre à deux fois avant de ruiner la carrière de son épouse.

Delprat avait déjà signalé au procureur de Périgueux un gros mensonge de Régine Labeur : en 2004, lors de sa demande d’inscription comme expert auprès de la cour d’appel de Bordeaux, celle-ci avait caché qu’elle était frappée de faillite personnelle à la suite de la liquidation judiciaire de sa société, les Taxis Régine, en 1997.

Un mois après cette dénonciation, Régine Labeur demandait discrètement sa radiation de la liste des experts judiciaires.

Le parquet de Périgueux assure avoir alors lancé une enquête préliminaire qui n’a rien donné.

A-t-on voulu enterrer une affaire gênante pour la justice locale ? Le procureur périgourdin n’a pas souhaité répondre à nos questions.

Juste avant d’être confondue, Régine Labeur comptait filer à l’anglaise au Havre, où elle avait demandé par écrit au procureur, en janvier 2009, son inscription comme experte judiciaire…

Le diplôme falsifié de Régine Labeur – DRUne fois démasquée, la quinquagénaire a expliqué aux enquêteurs avoir fabriqué elle-même ses diplômes (capacité en droit, licence, maîtrise et DESS en psychologie, avec la mention bien !) grâce à des modèles et des tampons trouvés sur Internet et à un logiciel de traitement de texte.

La Direction départementale des affaires sanitaires et sociales (Ddass) de Périgueux, où elle s’est inscrite en octobre 2003 comme « psychologue », n’y a vu que du feu.

Cette inscription lui a ensuite permis d’obtenir des vacations à l’Association d’aide aux victimes d’infractions pénales (Adavip).

« C’était quelqu’un de très dynamique, se rappelle Alain Cournil, son président. Ni les victimes ni les professionnels qui ont travaillé avec elle ne se sont plaints. »

Désignée experte par copinage

Recommandée par des amis policiers, Régine Labeur contacte ensuite des juges de Périgueux qui la nomment dans plusieurs affaires.

L’un d’entre eux l’incite à s’inscrire rapidement comme expert judiciaire.

« Elle a été désignée par copinage », s’insurge Me Sylvie Noachovitch, l’avocate d’une victime constituée partie civile.

« La falsification était décelable et des vérifications élémentaires auprès de l’université auraient permis de s’en apercevoir. »

Mireille Bouskela, présidente du Syndicat des psychologues en exercice libéral (Spel), également partie civile, se dit « révoltée » par cette imposture.

« Ces rapports, écrits dans un langage facile à comprendre pour les magistrats, sont truffés d’erreurs et n’ont rien à voir avec de la psychologie, accuse-t-elle. Ils peuvent entraîner chez les victimes un sinistre mental dur à effacer. »

Sur les 400 personnes expertisées, seules 24 se sont portées parties civiles et ont obtenu des dommages et intérêts.

La parole d’une jeune femme qui accusait son compagnon de viol avait été mise en doute, une autre se disant victime de harcèlement moral dans son entreprise avait été décrédibilisée…

Après la découverte de l’imposture de Régine Labeur, de nouvelles expertises ont été ordonnées. La prescription a toutefois empêché la réouverture de certaines affaires jugées.

Une femme en quête de reconnaissance

Interrogée par le juge, Régine Labeur s’est défendue, expliquant sa « passion » pour la psychologie, née après le viol de sa fille par son troisième mari.

« J’avais besoin de comprendre pourquoi je n’avais pas pu protéger mon enfant », s’est-elle justifiée, ajoutant avoir pris des cours par correspondance et lu de nombreux ouvrages. Elle a revendiqué un travail « professionnel » et « impartial ».

Cette mère de quatre enfants aurait « une fragilité narcissique », selon l’expert psychiatre.

« Par la confiance qu’elle essaie d’inspirer, elle cherche à se faire aimer d’un amour plein d’admiration pour son habileté, sa culture et son savoir », écrit-il dans son rapport.

Mais cette femme, titulaire d’un simple BEPC, a surtout éprouvé, selon lui, « une certaine jouissance accompagnée d’un sentiment de triomphe dans la mesure où sa toute-puissance lui a permis de mettre autrui en situation d’infériorité et de l’avoir à sa merci. »

Aujourd’hui, Régine Labeur s’est lancée dans une nouvelle carrière, celle de prothésiste ongulaire. 

« Elle a traité mon petit garçon de menteur »

Sylvie Bossu, 48 ans, a perdu la garde de ses deux enfants durant quatre ans, à la suite du rapport accablant de la fausse experte psychologue.

Comment avez-vous rencontré Régine Labeur ?

Je suis venue à Périgueux avec mes deux enfants en octobre 2005 pour la voir dans le cadre d’une procédure de divorce.

Mon mari et moi souhaitions chacun avoir la garde des enfants. D’entrée, ça s’est mal passé. Elle s’est montrée très hautaine et directive.

Comment s’est déroulé l’entretien ?

Elle m’a demandé de raconter ma vie en vingt minutes. Mais je ne la sentais pas réceptive à ce que je disais. J’ai eu l’impression qu’elle savait déjà ce qu’elle allait écrire.

Mon petit garçon a parlé de coups que j’avais reçus. Elle l’a traité de menteur et lui a demandé de se taire.

Quand il est sorti, il était blanc comme un linge. Moi, j’ai fondu en larmes, je me suis dit : « C’est fini. »

Régine Labeur a déposé son « rapport d’enquête psychologique » le 31 décembre 2005. Que disait-il ?

Je n’ai pu lire que les premières lignes, j’ai eu les jambes coupées. Le rapport décrit une mauvaise mère qui s’occupe très mal de ses enfants.

C’est un portrait terrible. Même moi, en le lisant, je me disais qu’il fallait enlever ses enfants à cette femme.

En plus, il y avait de fausses attestations. Ma belle-mère racontait que les enfants étaient négligés et mal habillés. Mais elle m’assure qu’elle n’a jamais dit ça à Régine Labeur.

Je pense que, par manque de temps, le juge aux affaires familiales n’a lu que les conclusions.

Que s’est-il passé ensuite ?

Le juge aux affaires familiales a trouvé le rapport « particulièrement alarmant » et a demandé à ce qu’on me retire les enfants tout de suite.

J’ai refusé et, à deux reprises, j’ai été placée en garde à vue et menottée. La seconde fois, en septembre 2006, les policiers sont allés chercher les enfants directement à l’école.

Vous vous êtes battue pendant quatre ans…

Mon avocate, Me Sylvie Noachovitch, a demandé deux autres expertises psychologique et sociale.

Ma petite fille de 5 ans a finalement craqué. Elle a avoué qu’elle avait dû mentir. Elle a été manipulée par mon ex-mari.

Elle devait dire que j’étais une mauvaise mère. Finalement, j’ai pu récupérer mes enfants à la fin de l’été 2010.

Vous avez revu Régine Labeur lors de son premier procès le 20 septembre 2012 à Toulouse.

Ce n’était plus du tout la même femme. Elle semblait frêle. Elle avait attaché ses cheveux et mis sans doute un fond de teint pour paraître plus pâle.

Elle ne parlait pas fort. On aurait dit une petite fille qui demande pardon. Elle a été huée.

Qu’éprouvez-vous pour elle ?

A la fois de la haine, de la colère et du mépris. Elle a bouleversé la vie de toute une famille.

Mon père m’a même dit un jour : « Si tu as fait quelque chose, tu peux nous le dire. » 

Elle a été condamnée à quatre ans de prison, dont deux ferme. Ce n’est pas assez. Pour moi, c’est une criminelle !

 

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