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Philippe chez son psy le Docteur D.Jeantet

Philippe chez le psy le docteur D.Jeantet
Extrait de ' les paranoètes ' de Philippe Kié



Le psychiatre !
Je l'avais oublié, celui-là. C'est un nouveau. Tiens, c'est curieux ! J'ai les initiales en tête, D. J. mais pas moyen de mettre un nom dessus.
J'ai eu beaucoup de mal à me rendre compte que je perdais mon temps avec le psychiatre précédent. Finalement, me voici devant une tête relativement nouvelle, un type dans la cinquantaine, quand même, donc plutôt d'occasion.
Depuis quelques semaines, je le vois régulièrement. Nous avons accroché presque instantanément. Il essaie vraiment d'être proche de moi. Il fait des efforts. Il ne se retranche pas à tout bout de champ derrière un vocabulaire ésotérique, manœuvre à laquelle, une fois sur deux, recourent ses confrères pour dissimuler leur malaise face à un univers qu'ils redoutent d'affronter. 
Je passe sur la prise de contact. Après les salamalecs d'usage, j'entre dans le dur : « Je vois des choses que nul ne voit, mais ce que voit tout le monde, je ne le vois pas ». 
De manière générale, comme la plupart des psychiatres, l'attitude du docteur D.J. est la suivante : une posture d'écoute attentive, - il peux rester des heures ainsi sans entendre le moindre mot -, il mâtine cela d'une raideur doctorale (moi grand sorcier, toi pas souci, moi savoir), le tout associé à un soupçon de distante bienveillance (papa !)
Double objectif :
a) Signaler éventuellement à l'interlocuteur que ses pitreries ne l'entraîneront pas dans son univers ;
b) établir entre le patient et le praticien un rempart psychique infranchissable, une sorte de ligne Maginot derrière laquelle se retranche l'homme de l'art, ainsi se croit-il à l'abri. (Eux aussi ont besoin d'être rassurés, même au prix de fables, parce que les lignes Maginot, hein ?)
Il se décide à me répondre : « Une sorte de syndrome de Tirésias, en quelque sorte.
Je souris :
- Élégante manière de dire que je suis fou, sans en avoir l'air.
- Vous seriez fou au prétexte que vous ne voyez pas la même chose que tout le monde ?
Il fait une pause avant de continuer :
- Et d'abord, qui est ce tout le monde auquel vous faites allusion ? Et que voit-il ?
C'est imparable, avec les psy, ils te dégotent toujours des questions auxquelles tu ne sais pas que répondre :
- Ce sont ceux qui disent que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes.
- C'est façon de parler, Philip.
J'insiste :
- Ceux qui disent que les choses sont ce qu'elles sont, qu'on ne peut les changer, qu'il faut donc faire avec.
- Le moyen de faire autrement !
Je m'enlise dans les mots gluants de mon mal-être :
- Des matérialistes qui rêvent de réussite en se nourrissant d'espoirs déçus.
Le psychiatre, rayonnant :
- Ha ! Ha ! Depuis toujours, c'est la pitance des matérialistes, ils se gavent d'espoirs, qu'ils appellent ambitions,  en fuyant le réel. Au fond, comme vous le soulignez, les matérialistes ne sont que des rêveurs qui s'ignorent.
- Ces hommes, ces femmes qui portent les œillères de l'optimisme.
- Cette forme aveugle d'optimisme est un travesti de l'égoïsme.
- Je ne suis pas fou ?
Il esquisse un geste d'apaisement :
- N'ayez crainte, je n'affirme rien de tel.
- Qu'affirmez-vous alors ? Docteur.
- Laissons de côté le forcené qui présente un danger pour lui‑même et pour autrui, et venons-en à ce « tout le monde » dont vous m'entretenez. Savez-vous qu'il est naturel d'être fou ? Il est hautement probable que si nous ne l'étions pas, nous ne pourrions survivre dans ce monde. Rassurez-vous, vous êtes fou.
«  Ouf ! » Me dis-je in petto, soulagement que j'exprériorise :
- Vraiment ?
- Plus encore que vous ne le croyez, Philip.
- Merci, docteur. Mais pouvez-vous être plus précis ?
- Vous vous croyez fou au prétexte que vous n'êtes pas comme tout le monde, sous‑entendant de la sorte qu'être normal, c'est être comme tout le monde. Vous ai-je bien compris ?
J'hésite :
- Il me semble.
- Personne n'est comme tout le monde. La norme est une fiction. Toutefois, pour des raisons de commodité, nous conserverons ce terme, puisqu'il semble vous tenir à cœur, en le définissant comme conformité aux us du groupe.
Je manifeste mon incompréhension :
- Alors là, je « poissonne ».
Lui, surpris :
- Plaît-il ?
- Je veux dire que je nage. Je vois mal où vous voulez en venir.
- Le fou, c'est celui qui croit être comme tout le monde, ou qui voudrait l'être, mais différemment. Vous me suivez ?
S'il essaie d'être intelligible, ce n'est pas convaincant.
- Non !… Ah, si ! Comme moi.
- Parfait ! Par conséquent, dans un monde de fous, la nature, c'est d'être fou, donc vous êtes conforme, c'est-à-dire normal, puisque vous semblez tellement tenir à ce terme absurde.
Son absurde normalité va me travailler toute la semaine. Au bout du compte, je me demande s'il n'essaie pas de me rassurer en me laissant entendre qu'il n'est pas si grave d'avoir une araignée au plafond.

VENDREDI 8 AOÛT 2008.
« Je vis chaque jour comme s'il était le dernier, c'est pourquoi, y compris dans la pire adversité, je reçois chaque souffle qui me perpétue comme une faveur que me font les dieux. La mort, - je parle de cette fraction de seconde où nous quitte la vie -, est toujours présente à mon esprit, à chaque instant, c'est elle qui donne son parfum à l'air que je respire ». 
C'est sur cette entrée en matière que j'inaugure la séance de ce jour-là. Le psychiatre s'épanouit, il s'agite :
- Vous aimez donc la vie ?
- Plus que je ne saurais le dire, je l'adore, je la chéris, elle est tout ce que je suis.
Son visage se ferme :
- Et la mort ?
- Voyons, docteur, comment pourrait-on aimer une chose qui n'existe pas ? Ou la détester ? Ou la craindre ? Je nais, je vis, je cesse de vivre, c'est aussi simple que ça. Mon dernier souffle rendu, il n'y a plus rien, pas plus de mort que de vie.
- Vous êtes le plus riche des hommes, Philip, mais l'Autorité n'aime pas les gens de votre sorte.
Je me demande ce que vient foutre l'Autorité ici : 
- Et pourquoi ?
- On ne domine bien que ceux qui ont peur, or, vous ne craignez pas assez la mort pour être aisément manipulable.
Il me semble que son raisonnement est tiré par les cheveux :
- S'il n'y a que ça pour lui faire plaisir, j'ai d'autres peurs.
Le médecin balaie l'espace d'un revers de main :
- Certainement, concernant vos proches, par exemple. Revenons à nos moutons. Vous êtes bien obligé de vous inscrire dans la durée, non ? Comment pourriez-vous vivre, sinon ?
- La durée, c'est celle des autres. Oui ! Je m'oublie, je ne suis pas inscrit dans cette durée dont vous parlez. Je vis mon instant conscient que sa précarité entre dans la construction d'un toujours pour l'espèce.
Mon vis-à-vis fronce les sourcils:
- Votre attitude n'est pas démocratique.
- Vous trouvez ?
- Après moi le déluge, tel est le maître mot de la raison occidentale. Mais voici que vous revendiquez, vous, le droit d'être un peu du devenir des autres ? Un tel altruisme ne s'est pas vu depuis le Christ.
Je suis troublé :
- Qu'est-ce que ça signifie ?
Il affiche un air désolé, cet hypocrite :
- Je dois revoir ma position à votre sujet. Il faut que je vous dise la vérité.
- Vous m'inquiétez, docteur.
- Je ne crois pas. Vous vous en foutez éperdument.
Je dois reconnaître qu'il a raison :
- Cette vérité, quelle est-elle ?
- Cet aveu m'est pénible, sachez que vous n'êtes pas ce que vous appelez normal.
- Voulez-vous dire que je ne suis pas fou ?
Accompagnant son constat d'un grand soupir :
- Hélas !

VENDREDI 22 AOÛT 2008.
Je soumets au praticien la question qui me turlupine depuis le 32 juillet : « Lorsque vous soutenez que je suis normal, docteur ? Ça veut dire quoi, en langue vulgaire ? 
Il s'exprime avec un calme olympien. Il ne fait aucun doute à mes yeux qu'il est sûr de son fait :
- Dans l'univers qui est le vôtre, normal, vous l'êtes parfaitement, et même idéalement. Vous êtes un être exceptionnel.
- Curieusement, votre assertion ne me rassure pas.
Lui, affichant un air intrigué :
- Je ne vois pas pourquoi.
Pas facile de trouver les bons mots avec cet oiseau-là :
- Un être exceptionnel peut-il être normal ?
- S'il est exceptionnellement normal, oui, sinon c'est un monstre. Vous n'êtes pas ordinaire, voilà tout, vous êtes singulier, mais normal.
- J'ai du mal à vous suivre, docteur.
Il reprend après une courte pause :
- Imaginez un disque. Je le pose sur une platine, il tourne autour de l'axe qui passe par son centre. Chaque point de ce disque croit être le centre du disque. Tous se meuvent à l'exception du seul point qui se trouve au centre. « Il est excentrique » disent-ils, mais nous voyons bien que lui seul ne l'est pas.
Moi, n'ayant rien compris à son speech :
- Voulez-vous dire que ma fol… mon excentricité qui n'en est pas une est due au fait que je suis trop normal ?
Le disciple d'Esquirol, enthousiaste :
- Oui ! Parce que vous êtes unique.
Il me reste encore un peu d'espoir :
- N'est-il pas possible de faire en sorte que je sois normalement normal ?
Il dodeline du chef :
- Si, probablement, mais il faudrait vous rendre très fou.
À mon avis, il faut revenir aux fondamentaux :
- Ça veut dire quoi, être normal, docteur ?
- Je vous l'ai déjà dit, la norme est une fiction, une convention arbitraire sans réelle assise logique. S'il est normal dêtre un loup chez les loups, il l'est moins de l'être chez les agneaux.
Son détour rhétorique par le bestiaire me laisse froid : 
- Et chez les humains ?
Pour la première fois, il perd de sa superbe
- C'est-à-dire…
Je le presse en le regardant bien en face : 
- Franchement ! 
Disparu son aplomb, il hésite :
- Je n'en sais rien.
- Comment pouvez-vous donc traiter vos patients ?
Là, il arbore une expression de béate satisfaction :
- Si par traiter vous entendez les guérir, rassurez-vous, je ne les guéris pas. Au demeurant, ce n'est pas ce qu'ils attendent de moi.
Sa répartie m'intrigue :
- Ah, bon ? Et qu'attendent-ils de vous ?
- Que je rassure. En réalité, ils sont très attachés à leurs petits dérangements psychiques. Ils les aident à survivre.
Je ne dissimule pas mon étonnement :
- Voulez-vous dire qu'il ne survivraient pas à une guérison ?
- Effectivement, dans ce monde de fous, ils seraient condamnés.
Sur quoi il enchaîne :
- Et puis, je suis quand même psychiatre, je ne suis pas un vulgaire guérisseur !
Un silence, avant de m'exclamer :
- Ah ! Ça me revient !
- Quoi donc ?
- Je visualise votre plaque, à l'entrée de l'immeuble : Docteur JEANTET, Psychiatre et cetera.
- Et alors ?
- Je ne vois pas votre prénom.
- Il n'y figure pas, c'est Daniel.
- Vous seriez le Docteur D. Jeantet ?
Le psychiatre, hilare :
- Complètement !

Auteur Philippe Kié

Les paranoètes

 

 

 

 

 

 



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Commentaires: 1
  • #1

    Philippe (mercredi, 26 septembre 2018 17:09)

    Eh, oui ! Certains psy sont des paranoètes.